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Edito FAGE Octobre 2016

D’un événement à l’autre

Cette nuit –de dimanche à lundi – Kim Kardashian s’est faite délester de quelques 9 millions d’euros de bijoux. Des voleurs déguisés en policiers ont menacé le concierge de l’hôtel de luxe où elle était descendue, ont ligoté la starlette américaine et sont repartis. Certains à bicyclette. La reine de la téléréalité est rentrée aux USA. En avion. En avion privé, son rappeur de mari ayant même interrompu sur le champ son tour de chant pour venir quérir sa belle. Ce lundi matin plus de 130 000 tweets avaient déjà été échangés sur le sujet. C’est dire l’importance de l’événement.

Jeudi dernier au tribunal de Bobigny, on jugeait une poignée de syndicalistes accusés d’avoir malmené des dirigeants d’Air France. Les images – nous dit-on – ont fait le tour du monde. Et pourquoi pas celui de la planète Mars ! On se souvient de cette séquence diffusée en boucle où l’on voyait des dirigeants de la compagnie, la chemise déchirée, se sauver à toutes jambes d’une réunion quelque peu houleuse… sous la protection de syndicalistes ! Une vision aussi apocalyptique ne pouvait être tolérée. Il fallait des coupables ! Alors la grosse machine médiatique, ministérielle (le Premier ministre allant jusqu’à employer le terme de voyous) et bien pensante, s’est mise en marche. Une poignée de syndicalistes désignés à la vindicte feraient l’affaire. Et de cette foule immense réunie lors de ce Comité Central d’Entreprise où près de 3000 emplois étaient menacés, la main de fer de la justice piochait quinze personnes. Mais personne n’a parlé des propos de cette hôtesse d’accueil qui rappelait aux fameux dirigeants, son quotidien. C’est dire l’importance de l’événement. Et que disait-elle cette femme dont le salaire mensuel est 5000 fois inférieur au prix des bijoux volés ? Elle disait simplement : « Nous, on les a faits les efforts…Quatre ans, quatre ans sans rien et c’est nous qui trinquons et on nous redemande aujourd’hui d’être gentils et de comprendre …° Prenez-nous de haut Monsieur, prenez nous de haut (…) Moi, je touche 1800€ par mois. C’est ça qui ruine Air France ? On n’est pas venu chercher le conflit messieurs, on est venu discuter, on voudrait avoir un dialogue. C’est normal qu’on apprenne par voie de presse combien d’entre-nous vont sauter ? Est-ce que c’est normal ? C’est ça la considération ? Ça pour des gens qui ont 30 ans d’ancienneté ? On est venu pour avoir des gens qui puissent nous apporter des réponses et avoir le sentiment, l’impression d’être pris en considération, juste ça. Mais même ça, vous ne pouvez pas nous le donner et pourtant nous, cet uniforme, je peux vous dire qu’on le porte avec fierté. Nous, on est fier de le porter cet uniforme ».

Et puis, depuis plusieurs semaines nos camarades des Instituts des Jeunes Sourds et aveugles font le bras de fer avec leur ministère de tutelle qui veut transférer la gestion de leurs établissements aux ARS, prétexte fallacieux pris début juillet pour appliquer une logique comptable qui impactera les personnels mais surtout le jeune public concerné.
L’intersyndicale a multiplié les courriers, les manifestations. Les personnels se sont déjà mis en grève et comptent bien récidiver le 18 octobre prochain. Que demandent-ils ? Que l’on ne vienne pas démonter leurs instituts si fragiles qui permettent à des milliers de jeunes âgés de 3 à 20 ans de s’insérer dans la société. Qu’on leur donne les moyens de travailler bien, de travailler mieux. Que le Président de la République qui a fait du handicap une de ses priorités, tienne tout simplement parole.

Dans les grands médias, ce conflit qui soulève pourtant un véritable problème de fond - veut-on ou non se donner les moyens pour aider ceux qui partent dans la vie avec beaucoup moins de chance ? n’a guère trouvé d’écho. Comme si l’événement n’avait pas d’importance.

Alors s’il est vrai que l’on doit condamner le vol, l’agression physique gratuite comme l’a fait ce matin fort opportunément une candidate à la Présidentielle qui a rappelé « l’urgence générale à améliorer la sécurité dans la capitale », on aimerait bien que ces mêmes gens tweetent quelques mots (140 signes pas plus) sur la violence sociale. Celle qui pousse des salariés au désespoir. Avant de les pousser dans la rue et parfois dans la tombe.

Brigitte PERROT